Nicolas Giraud

L'essentiel d'abord; l'automobile n'est pas le sujet du travail de François Bellabas. S'il existe un lien évident, celui-ci se noue à un niveau plus viscéral, proche de ce qui lie le héros de John Carpenter à sa Plymouth Fury hardop. Il distingue dans la voiture des formes et des figures parce qu'il les retrouve en creux dans le cerveau de chaque conducteur et dans la forme des villes qu'ils parcourent. L'automobile est le centre d'un dispositif qui affecte et infecte l'environnement bien au-delà des lignes tracées par les routes dans l'ensemble du paysage, elle modifie l'architecture, les gestes et les paysages, jusqu'au lointain, foré et bombardé au nom des énergies fossiles. Il est le spectateur d'un siècle où tout ce qui nous entoure s'est plié comme de la tôle devant la toute-puissance des chevaux-vapeurs.
Quand François Bellabas se penche sur un détail de carrosserie froissée, c'est comme modèle de cet accident total qu'il l'envisage. Quand il observe les marques de pneus sur un parking californien, c'est la propagation de l'onde de choc qu'il cherche à deviner dans les dessins de la gomme brûlée. Les images qu'il produit fonctionnent comme des études et des hypothèses. Lorsqu'il crash-test ses images, le choc et la vitesse les modifient, il se produit dans le travail une compression des deux objets. La photographie entre en résonnance avec son sujet, comme ces ponts qui s'effondrent au passage des troupes. Les images vibrent, des patterns se multiplient, les éléments polarisent l'espace de la photographie. La prise de vue seule ne suffit pas, il faut pour achever l'expérience venir modifier son code, ajuster sa forme.
Au prix de ces modifications, les images de François Bellabas parviennent à saisir et figer des formes sourdes, la vitesse tenue en réserve, la multiplicité des trajectoires possibles, la puissance et l'inertie contenus dans chaque objet. À parcourir ses images, on découvre qu'il est possible d'habiter l'accident, un interstice difficile à percevoir sinon par ceux habitués à la mécanique du chaos, tel Iggy Pop qui raconte son souvenir d'un temps calme et suspendu dans l'habitacle d'une voiture sortie de la route, tandis qu'elle roule sur elle-même, une pluie de fragments de verre suspendue autour de lui. C'est ce temps-là qui est peut-être le sujet du travail de François Bellabas.

"Prix D’art Robert Schuman", Metz 2018


Gaël Charbau

Pour la petite histoire, François Bellabas a étudié la mécanique automobile avec laquelle il a entretenu une relation de répulsion et de passion qui l’a peu à peu amené à se pencher sur cet objet « la bagnole », un bout de tôle désormais devenu icône de notre grande histoire commune.

Barthes l’avait définitivement circonscrit dans les Mythologies : « Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques: je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique. » (1)? Cet objet magique, François Bellabas l’étudie dans ses photographies qui empruntent leur esthétique à l’univers de la publicité et de la communication. Dépouillées, parfois minimales et chirurgicales, ces images nous parlent des grandes villes construites pour la voiture comme Los Angeles, des accidents qui dramatisent la vie de ces animaux de métal, de l’érotisme qui nous pousse à les adorer comme les nouvelles déesses d’un monde métallisé.

Pleines de sous-entendus et parfois construites uniquement pour un détail, ses oeuvres mettent en scène -plus que l’automobile elle-même- la fascination que nous entretenons pour un objet pourtant omniprésent dans notre paysage contemporain. C’est qu’il est un des rares à concentrer tout le primitif qui nous fascine encore: la vitesse et l’accident, l’élégance et la violence, la traversée du monde, en le détruisant.

(1) Roland Barthes, Mythologies, 1957.

"Inventeurs d'Aventures", ARTORAMA 2017